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Marie Kondo est une consultante japonaise en rangement. Son livre débarque en francophonie, déjà auréolé du titre de best-seller.

Attention, cette femme a tout du gourou. Après être passés entre ses mains, certains disent avoir trouvé le courage de quitter leur travail. D’autres de quitter leur mari. Nombreux affirment s’être physiquement transformés: une peau plus éclatante, un ventre plus plat, le regard plus brillant. Tous disent se sentir plus légers. Et pas seulement au sens figuré: «L’une de mes clientes a rangé un placard négligé depuis dix ans. Immédiatement après, elle a déclenché une forte diarrhée, à l’issue de laquelle elle s’est sentie plus légère.»

Marie Kondo est consultante en rangement. Son travail consiste à aider ses clients à jeter des choses, puis à organiser ce qui leur reste. Passionnée de rangement depuis l’âge de 5 ans – l’âge où elle a commencé à lire des «magazines pour ménagères» –, la jeune femme a développé sa propre méthode, appelée méthode «KonMari». Elle est aujourd’hui au cœur de toute une économie éditoriale, médiatique et événementielle. Après avoir été traduit du japonais en anglais, en allemand et en italien, son livre, La Magie du rangement, nous parvient dans sa version francophone, auréolé d’un statut de best-seller, avec 2 millions d’exemplaires déjà vendus.

Jeter pour retrouver la joie

Au Japon, Marie Kondo anime des émissions de télévision, donne des conférences, et connaît un tel succès qu’elle a cessé de prendre des clients individuels, pour se consacrer à la formation d’une armée de consultants en rangement capable d’aller prêcher la méthode KonMari jusqu’aux confins des civilisations, et au-delà. Son emprise sur le monde anglophone se manifeste déjà par le succès de groupes Facebook de partage d’expériences, comme Konmari Adventures, et la déferlante Twitter des photos, d’intérieurs et de sacs-poubelle, étiquetées#konmarimethod.

Mais qu’a-t-elle donc de si particulier, cette méthode de rangement? Nos sociétés postindustrielles sont-elles à ce point en crise dans leur rapport aux objets qu’elles ont besoin de gourous et de méthodes pour apprendre à s’en débarrasser? Comment expliquer cet enthousiasme pour un phénomène qui a tout de la japonaiserie, mais semble pourtant voué à transcender les cultures?

La méthode KonMari, au croisement du guide pratique et du développement personnel, se fonde sur un principe d’une extrême simplicité: jetez tout ce qui ne vous procure pas de la joie. Concrètement, cela consiste à vider armoires et étagères au centre de la pièce, puis à prendre chaque objet dans ses mains. S’il vous met en joie, gardez-le. Sinon, remerciez-le pour ce qu’il a représenté dans votre vie, puis mettez-le à la poubelle.

Objets vivants

Avant même de s’intéresser au sous-texte animiste de cette proposition, il est important de préciser ceci: ça marche. Et pourquoi? Parce que le critère de la joie, en ce qu’il a d’irrationnel, permet de dépasser toutes les résistances habituelles à l’élimination, comme «ça pourrait être utile un jour», ou «c’est du gaspillage», des arguments pseudo-rationnels chargés de culpabilité.

Mais revenons à l’animisme. La méthode de Marie Kondo ne se revendique pas explicitement d’un rapport magique aux objets, mais elle en porte des traces. «Il existe au Japon un concept appelé «tsukumogami», relatif à la vie des objets, explique Damien Kunik, assistant de recherche en Japonais à l’Université de Genève. C’est une croyance très ancienne selon laquelle des objets que l’on aurait jetés sans égards reviendraient sous forme de fantôme pour hanter leurs propriétaires.» Cela donne lieu, aujourd’hui encore dans l’Archipel, à une pratique folklorique étonnante: le rite funéraire pour les objets. A l’entrée de certains temples, on trouve des stèles funéraires, par exemple pour les lunettes, financées par l’association des opticiens de Tokyo. Ou pour les aiguilles de couturière, les pinceaux, les couteaux de cuisine, les instruments de musique. Mais gare aux raccourcis: ces pratiques sont tout à fait minoritaires, assure le chercheur, et concernent surtout des outils servant à des corporations artisanales fortement imprégnées de traditions. «La société nippone dans son ensemble n’est pas plus animiste que la nôtre.»

Or justement. Ne seraient-ce pas nos sociétés occidentales et postindustrielles, qui, elles, seraient en train de développer une forme d’animisme contemporaine et globalisée? Stéphane Hugon est sociologue au Centre d’étude sur l’actuel et le quotidien de la Sorbonne: «La société occidentale s’est longtemps caractérisée par un rapport strictement utilitariste aux objets. Mais à partir des années 1990, avec l’avènement de l’informatique personnelle notamment, se développe un nouvel imaginaire autour de l’âme des choses. En même temps que l’on assiste à la dévalorisation de toute une catégorie de choses devenues jetables et consommables en flux, un certain nombre d’autres sont à présent élevées au rang de fétiches, et notamment certains produits de luxe, ou ceux qui touchent au corps. Or, plus on leur prête une âme, moins on est capables de les jeter. D’où une difficulté croissante à ranger, et la nécessité, peut-être, de faire appel à des gourous du rangement.»

Le Japon pas zen

C’est là que Marie Kondo et sa philosophie du jeter-ranger débarque dans nos librairies entourée de l’aura du zen et du feng shui, ces méthodes de mieux-vivre que l’Occident prête aux Japonais. Damien Kunik démystifie: «Le zen n’a jamais été une pratique répandue au Japon. Cette pratique du dépouillement relève de l’idéal, dans la réalité nippone, personne ne vit comme ça.» D’où, d’ailleurs, son succès également au Japon.

Avec sa méthode touchant au mal de toutes les sociétés postindustrielles, méthode qu’elle conçoit d’ailleurs comme un rituel, cette Japonaise de 31 ans pourrait être la nouvelle figure de proue d’une pratique mystico-païenne hypermoderne: «Il y a une dimension sacrificielle dans la destruction des objets, commente Stéphane Hugon, et quelque chose de véritablement libératoire dans cet acte de consommation ultime. Remercier les objets avant de les vouer à la destruction permet de se décharger de la culpabilité. L’acte de jeter devient alors une véritable célébration.»

La Magie du rangement,
de Marie Kondo, Editions First,
à paraître le 26 février.
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